Actualité dossier

FC Nantes-Atlantique

Édition du jeudi 24 mai 2007

« Le problème, c'est le management »

Troisième volet du débat organisé par Ouest-France, avec Patrice Rio, Vahid Halhilodzic, Daniel Augereau et Michel Tronson : le FC Nantes est-il une entreprise comme une autre ?

Samedi matin, 9 h 30. À quelques heures de Nantes - Toulouse, dernier match de Ligue 1 à la Beaujoire, la rédaction d'Ouest-France accueille quatre grands témoins de la vie, et de la « petite mort » de la maison jaune, aujourd'hui promise à la L2 après 44 années consécutives parmi l'élite. Rudi Roussillon, le président du FCNA, bien que convié à se joindre à ce cercle des initiés, a décliné, au motif qu'il actuellement « pas (ma) liberté de parole ».

Patrice Rio, ancien joueur, aujourd'hui Directeur régional d'une société de hayons élévateurs de camions, Vahid Halhodzic, ancien attaquant en quête d'un nouveau défi à relever comme entraîneur, Daniel Augereau, PDG de Synergie, principal sponsor des Canaris, et Michel Tronson, président de la Ligue Atlantique de football et père de l'INES à la Jonelière, eux, ont cette chance de pouvoir dire ce qu'ils pensent. Avec toujours beaucoup de respect pour les personnes, ils nous ont donc livré leur analyse que vous retrouvez tout au long de cette semaine dans nos colonnes. Troisième thème abordé : le FC Nantes est-il une entreprise comme une autre ?

 

Mais qu'est-ce qui change, concrètement, entre une entreprise classique et un club. Le rapport aux joueurs ?

Vahid Halhilodzic :
mais le football, c'est pas les bureaux. C'est un petit peu le terrain quand même. C'est visible. Chaque jour, il y a les médias, les agents. Chaque jour, tu dois être performant. Dans un bureau, de temps en temps, tu peux te cacher non ? Là, tout le monde t'observe. Tu es adoré, détesté, jugé.

Daniel Augereau : T'es dans la devanture, oui.

V. Halilhodzic : Tout le temps. C'est un travail quotidien très précis et très exposé. Tu ne peux pas improviser. Surtout dans un club qui a toujours connu des résultats et qui a un budget important. Il faut assumer tout ça.

Patrice Rio : On en revient sans cesse au même point. Mettre les bonnes personnes aux bons postes et leur faire confiance. Leur déléguer des responsabilités et, surtout, ne pas aller les emmerder dans leur boulot. Après, il y a une exigence de résultat, tu peux faire un bilan. Et si le résultat n'est pas à la hauteur des espoirs, tu sanctionnes, mais en attendant tu fais confiance. Quand tu as compris ça, et quand tu l'as réalisé, tu n'as pas beaucoup de chances de te casser la gueule.

V. Halilhodzic : Dans un club, il y a différents secteurs de travail. Il y a le sportif, le terrain. Il y a l'administration. Après il y la communication, l'image, tout ça. Il faut rassembler le tout pour que ça fonctionne. Et il faut responsabiliser. Mais le plus important, ça reste l'équipe première. Et autour de cette équipe première, on peut discuter. Plusieurs entités sont amenées à discuter. Chacun en fonction de ses contraintes. Autour d'un transfert, on discute. L'entraîneur, il veut un joueur et s'il le prend, il sera responsable de son choix. Mais le financier, lui, il doit dire si ça entre ou pas dans le budget. Parce que si le budget dérape, c'est lui qui en répond. Le problème du foot, c'est que beaucoup de présidents se mêlent du sportif. Parce que c'est ce qui brille à un moment donné.

Mais n'est-il quand même pas plus simple d'avoir un actionnaire passionné ?

D. Augereau :
Mais ce n'est pas le problème, l'actionnaire. Lui, il donne des moyens financiers et il met en place la personne chargée de diriger l'entité dans laquelle il a investi. Qu'il ait investi volontairement ou non. Il n'a pas à intervenir. Sauf, le cas échéant, pour dire : les résultats ne sont pas là, je sanctionne. Mais, en l'occurrence, dans les conditions dans lesquelles Dassault est devenu actionnaire, il a fait confiance à son représentant. Lequel a les pleins pouvoirs. C'est pourquoi je ne suis pas d'accord avec certains sponsors qui veulent rencontrer Serge Dassault. Mais non, ça ne sert à rien. D'abord, il ne recevra personne. Si on veut parler, c'est avec M. Roussillon.

Mais quand un actionnaire ne manifeste pas d'intérêt pour la société qu'il possède, cela signifie qu'à tout moment, les salariés, les joueurs peuvent s'interroger pour savoir ce qu'il va en faire. Il y a une situation d'interrogation permanente...

D. Augereau :
souvent, les gens se posent des questions qu'ils n'ont pas à se poser. Qu'ils travaillent donc d'abord, qu'ils soient bons sur le terrain et ensuite, on verra. L'actionnaire, c'est pas leur problème. Si on passe son temps à se dire, vous comprenez l'actionnaire ci ou ça, on ne vit plus. D'autant que c'est le plus souvent pour trouver des prétextes. Donc, moi je le redis : je remercie Dassault. Je souhaite qu'il reste. Car il y a besoin de moyens pour redresser le club. Il va falloir aussi les trouver pour ceux qui veulent reprendre ça, si c'est à reprendre. C'est pas fait d'avance. Donc le problème, c'est pas l'actionnaire mais le management, le projet, quel projet pour remonter en L1 le plus rapidement possible. C'est quoi le projet ?

P. Rio : le plus important reste le terrain. Faut jamais l'oublier.

Michel Tronson : c'est le coeur du business.

P. Rio : Michel, je suis le premier à avoir, ces derniers temps, pris une position tranchée et à réclamer régulièrement les départs de Roussillon et puis Gripond. Mais les joueurs ne sont pas clairs non plus. Car dans aucun article, je ne vois les joueurs concernés réellement. Ce sont quand même les premiers intéressés. Ce sont les acteurs.

M. Tronson : Oui, mais ce n'est pas binaire. Toute la vie d'un club doit tendre à mettre dans les meilleures dispositions ceux qui s'occupent du terrain. Isoler le rectangle vert et y mettre les meilleurs joueurs du moment, ça a déjà été fait, avec des fortunes diverses. Lagardère avait fait ça. Mais ça n'avait pas suffi. Car gérer un club de football, ça n'est pas seulement acheter des marchandises. ça doit être porté par un projet, de la chaleur humaine, par de l'affection. Regardez l'aventure de Brive au rugby, récemment. Le club était complètement en perdition. Patrick Sébastien a pris la présidence et a dit : la seule chose que je vais apporter, c'est que je vais aimer les joueurs. C'est peut-être un peu caricatural, mais à l'arrivée, vous avez vu Brive...

D. Augereau : Tu as raison, il faut une alchimie pour faire en sorte que les gens soient capables de marcher tous du même pas, avec leurs compétences. Et ça, c'est à la direction de le créer. On en revient au même problème du FC Nantes : il y a trop de chefs à l'intérieur du club. Le paradoxe, c'est que sur le terrain pour que ça fonctionne, ça doit jouer collectif. Chez les dirigeants, ça devrait être la même chose. Mais ce n'est pas le cas, puisqu'il y a des chapelles un peu partout. Donc la mayonnaise ne prend pas.

Un club de football doit avoir une stratégie non ? Quand Jean-Luc Gripond est arrivé, il a dit qu'il allait faire de Nantes le Manchester United français...

D. Augereau :
Eh ben quand on ne l'a pas fait, on s'en va. Car tout le monde peut le dire.

V. Halilhodzic : Donner des promesses comme ça, dans le football, c'est très facile.

M. Tronson : Mais moi je voudrais revenir à l'importance l'axe président-entraîneur. S'il n'y a pas une complicité ou un modus vivendi qui permette de travailler ensemble, il y a danger.

V. Halilhodzic : Surtout quand ça ne va pas.

M. Tronson : Seulement il y a une évolution. C'est que les salaires, les enjeux économiques font que la longévité d'un entraîneur dans un même lieu est nécessairement plus courte. Car quand vous êtes rendu à ce niveau de performance, à gérer des conflits, car ça n'est que ça, pour que l'équipe fonctionne, ça use beaucoup. Inévitablement, il y a, à un moment, besoin de se ressourcer, respirer. Éventuellement changer de cieux. Ce qui veut dire que la gestion de la continuité, du patrimoine, ne se fait plus de la même façon. Et il ne faut pas oublier que Nantes a été pionnier dans ce domaine quand Bud (Robert Budzynski) a créé ce poste de directeur sportif, qui n'est pas tout à fait le même dans chaque club. Moi, j'ai fait un rêve, un peu comme Martin Luther King (sourire), c'était qu'à un moment, on protège Raynald (Denoueix). Il représentait tellement dans l'héritage cumulé. Avec cette capacité qu'il avait, pardon, qu'il a, à synthétiser l'ensemble, à l'intellectualiser un peu pour le transmettre, car il faut modéliser les choses pour qu'elles soient transmissibles. J'ai rêvé qu'on lui crée un poste un peu particulier comme les Anglais savent le faire.

Jean-Luc Gripond le lui avait en quelque sorte proposé lorsqu'il l'a démis de ses fonctions d'entraîneur. Après, on en revient à la relation de confiance...

M. Tronson :
Il y a des couples impossibles.

V. Halilhodzic  : L'égoïsme, l'individualisme, les états d'âme de certains joueurs, ça devient presque ingérable. Parce que maintenant, à côté du joueur il y a l'agent, la famille. Et ce sont souvent des sources de conflit entre lui et l'entraîneur. Car si tu ne le mets pas dans l'équipe, tout de suite son agent appelle : pourquoi il n'a pas joué ? Pour gérer tout ça, il faut avoir une sacré personnalité.

P. Rio : C'est là où l'entraîneur doit avoir les pleins pouvoirs sportifs et le soutien inconditionnel du directeur sportif s'il y en a un, et de son président. Ce sont les règles de base de l'entreprise football. Malheureusement, ça ne fonctionne pas comme ça ici. Les dirigeants le plus souvent sont tentés de s'immiscer dans le sportif. Parce que c'est tentant. Je prends le cas de Roussillon avec le cas Barthez. Roussillon botte en touche en disant : c'est le technique qui avait les pleins pouvoirs pour recruter. Mais ce n'est pas le technique qui a recruté Barthez. C'est quand même bien Roussillon. Et il l'a infusé à l'entraîneur en lui disant maintenant voilà, ce sera Barthez, et tu n'as pas ton mot à dire. Est-ce normal ? Bien sûr que non.

M. Tronson : Pour que ça fonctionne, le terrain doit être tracé. On n'improvise pas comme ça en disant un jour tiens, je te donne Barthez. Ça c'est du bricolage.

V. Halilhodzic : Quand un joueur a un problème, en général, il va voir son président. Si le président accepte avec un ce qu'il n'autorise pas aux autres, c'est fini.

P. Rio : Prenons à nouveau le cas Barthez, particulièrement parlant. Quand Barthez quitte le stade contre Sedan, sans se préoccuper de ses camarades qui continuent à jouer, moi j'ai considéré comme beaucoup que c'était une faute professionnelle. Roussillon, lui, protège le joueur. Mets-toi dans la peau des autres joueurs. Que doivent-ils penser ? Nous, on se crève le... hein, et il y a en a un qui nous quitte et n'est pas sanctionné. C'est deux poids, deux mesures. Ce n'est pas possible de fonctionner comme ça. C'est insupportable.

Recueilli par Ch. DELACROIX et P-.Y. ANSQUER.

 
Ouest-France

Les autres titres

maville.com Tous les flux RSS d'actualités