Édition du samedi 26 mai 2007
« Que Dassault annonce la couleur ! »
Cinquième et dernier volet du débat organisé par Ouest-France, avec Patrice Rio, Vahid Halhilodzic, Daniel Augereau et Michel Tronson. Nos invités se sont penchés sur l'avenir du FC Nantes.
Samedi matin, 9h30. À quelques heures de Nantes - Toulouse, dernier match de Ligue 1 à la Beaujoire, la rédaction d'Ouest-France accueille quatre grands témoins de la vie, et de la « petite mort » de la maison jaune, aujourd'hui promise à la L2 après 44 années consécutives parmi l'élite. Rudi Roussillon, le président du FCNA, bien que convié à se joindre à ce cercle des initiés, a décliné, au motif qu'il actuellement « pas (ma) liberté de parole ». Patrice Rio, ancien joueur, aujourd'hui directeur régional d'une société de hayons élévateurs de camions, Vahid Halhilodzic, ancien attaquant en quête d'un nouveau défi à relever comme entraîneur, Daniel Augereau, PDG de Synergie, principal sponsor des Canaris, et Michel Tronson, président de la Ligue Atlantique de football et père de l'INES à la Jonelière, eux, ont cette chance de pouvoir dire ce qu'ils pensent. Avec toujours beaucoup de respect pour les personnes, ils nous ont donc livré leur analyse que vous retrouverez tout au long de cette semaine dans nos colonnes. Cinquième, et dernier, thème abordé : quel avenir pour le FC Nantes ?La Ligue 2 peut-elle être un mal pour un bien ?Patrice Rio : Non, ce n'est pas une bonne chose.Michel Tronson : De toute façon, c'était devenu inéluctable. Parce qu'on finissait, avec une certaine suffisance, par penser que ça ne pouvait pas nous arriver. Or, si on se rappelle le match du Havre (2000) avec le tir de Gravelaine, ou encore le Istres - Caen de 2005 qui nous épargne, avec toujours Gravelaine dans le coup, ça faisait des alertes. Ça veut dire qu'on est dans la fin d'un processus. C'est pas accidentel. Car il y a des descentes accidentelles. On passe à côté une saison, ça arrive. C'est arrivé à Raynald (Denoueix). Là, on sent bien que le club est exsangue sur le plan ressources, capacité collective à rebondir. Donc, je pense véritablement qu'il faut une rupture. On ne peut pas réparer, donc il faut dire stop. Alors, qui peut provoquer cette rupture ? Ça peut être l'actionnaire qui dit je me retire. Ou le même actionnaire qui dit, je change les hommes. Mais la rupture est la première condition pour reconstruire. Alors, on souhaite tous maintenant voir le FC Nantes rebondir. Moi je ne suis pas de ceux qui souhaitent la remontée le plus vite possible. Je souhaite la remontée consciente, sur des valeurs réfléchies et avec des moyens permettant de la reconstruction et de la pérennisation.Vahid Halhilodzic : Le problème, c'est qu'il ne faut pas rester trop longtemps en Ligue 2. Sinon, ça peut refaire Reims. Ou Saint-Etienne qui a flotté pendant des années.M. Tronson : Faut pas s'habituer, je suis d'accord.Patrice Rio : Auparavant, on disait, finalement, l'actionnaire, ce n'est pas très important. Mais pour le coup, là, il est important. Dassault est propriétaire du club, le club descend. Là, il faut à tout prix qu'il annonce la couleur. Qu'il dise : moi, je garde le club, j'y mets les moyens, je réorganise. Ou alors : je vends le club, parce que le foot n'est pas ma vocation. Et puis on passe à autre chose. Mais il doit se positionner.Et rapidement. Car le laps de temps entre la fin de la saison de L1 et le début de la celle de L2, c'est deux mois...P. Rio : Mais, déjà, tu sais depuis deux semaines que tu descends en L2, ça aurait dû être fait.V. Halilhodzic : Oui, parce que la Ligue 2, ça peut être très compliqué.M. Tronson : C'est pour ça Vahid que je dis : on ne peut pas repartir en Ligue 2 avec les mêmes hommes aux postes de responsabilité.V. Halilhodzic : Il faut se vider la tête complètement. Oublier que pendant des décennies, tu as joué en première division. Si tu arrives en Ligue 2 en disant : eh, nous, on est fait pour la première division, on a joué des coupes d'Europe et on n'est que de passage. Ouh là là. Non, il faudra une sacré humilité, au contraire. Un sacré esprit d'équipe.P. Rio : Surtout qu'on n'a pas la culture de la Ligue 2 comme Srasbourg ou Rennes qui connaissent et ont donc su remonter assez rapidement après des descentes. Moi, j'ai fait une saison de D2 avec le Stade Rennais en quittant Nantes. Je crois que ça a été la pire de ma carrière. D'abord, on est remonté par les barrages, aux penalties, qui plus est. Ça a été hyper laborieux. Et on avait un effectif de D1. Mais ça ne suffit pas. Parce que tu prends des sacrés baffes. Le football est un peu laissé pour compte. C'est un jeu extrêmement direct, physique, agressif. Et les mecs ils ne te respectent pas.V. Halilhodzic : C'est sûr, Nantes doit se préparer à jouer 38 matches de coupe d'Europe. Pour chaque équipe qui affrontera Nantes, ce sera le match de l'année. Pour certains, qui n'auront pas les moyens de jouer la montée, ce sera l'occasion de faire un coup, un exploit.P. Rio : Je lisais dans la presse qu'ils envisageaient de monter un projet autour de Payet. Cette annonce me paraît complètement déraisonnable. D'abord, il ne fallait pas la faire. Ensuite, ce n'est certainement pas le joueur qu'il faut pour développer un projet de remontée.M. Tronson : Quand on dit une connerie, mieux vaut ne pas la dire trop fort.P. Rio : Faut surtout pas en dire de telle, Michel. Mais là encore, on constate des dissidences graves sur le plan sportif. Je lis encore dans la presse, la réponse de N'Doram à Guyot qui défendait son bilan, et c'est normal, car il a quand même des jeunes qui sortent. N'Doram dit : cette année, on a incorporé des jeunes en équipe première, ça ne nous a pas empêchés de descendre. Je trouve ça vraiment très grave. En filigrane, t'as l'impression que c'est la faute des jeunes. C'est scandaleux.V. Halilhodzic : Entre les techniciens, il y a des bagarres de pouvoir.M. Tronson : Mais je crois que c'est plus une conséquence. C'est-à-dire que c'est devenu une jungle où chacun avance avec sa machette. Pour exister dans ce club, faut défendre son territoire.P. Rio : Moi, j'ai demandé très officiellement la démission de Roussillon et de Gripond.M. Tronson : C'est une question de réalisme. Quand on a été dans le mur, on ne prends pas le même pilote.Mais si on change de premier ministre, est-ce qu'on change les ministres...M. Tronson : Quand il y en a des bons, on ne les change pas.P. Rio : Michel, on ne peut quand même pas jouer la langue de bois. On ne peut pas. Il y a un échec. Il y a un bilan. C'est catastrophique. Le club a été dirigé par deux hommes. Qu'est-ce qu'on fait de ces hommes. On les laisse en place ? Faut le dire !Faire partir ces deux hommes suffirait-il à retisser des liens ?P. Rio. : Avec une position tranchée de l'actionnaire majoritaire. Qu'on sache.Mais Daniel Augereau explique que ça ne se passera pas comme ça...P. Rio : Alors à mon avis, on court à un échec.M. Tronson : Si ça ne se passe pas comme ça, c'est quand même qu'il y a quelque chose de vicié dans le Royaume. Parce que, hypothèse, je suis l'actionnaire principal (rire). J'ai quand même cette perle du patrimoine. J'ai mis des gens en place, une stratégie. On va à l'échec. En tant que grand manager, et je ne doute pas que Dassault en soit un, je ne mets pas les mêmes gens. Car ça n'est pas jouable. Je ne demande pas la peau des personnes en tant que telles. Mais il y a une situation qui fait que c'est inéluctable.V. Halilhodzic : Mais vous pensez vraiment que Roussillon et Gripond sont les seuls fautifs ?M. Tronson : Quand on est au sommet de la pyramide, on assume les responsabilités.D. Augereau : C'est la direction générale qui n'a pas mis les bons hommes à la bonne place, pour remplacer ceux qu'il fallait remplacer et puis qui s'est ingéniée à ne pas laisser les gens s'exprimer. Mais le problème n'est pas tant Roussillon qui n'est pas salarié du FC Nantes, mais de Dassault. En réalité, il n'est jamais là. Il faut donc qu'il ait un bon directeur général, pour commencer. Or, on a conservé, au-delà de la personne, que j'aime bien, un Jean-Luc Gripond qui a fait énormément d'erreurs. Ça c'est une erreur de Roussillon, qui aurait dû mettre quelqu'un d'autre. Il devait s'effacer.V. Halilhodzic : Mais, on ne parle pas des joueurs. Ils sont irréprochables ? Le staff, les différents staffs, on n'en parle pas non plus.D. Augereau : Mais pour que ça fonctionne, il faut un vrai patron et un vrai entraîneur.Mais concrètement, comment on appréhende la Ligue 2 ? Robert Budzynski parlait d'avoir une défense infranchissable, et de jouer le contre...V. Halilhodzic : Mais partout, la défense, c'est la base du succès.P. Rio : Aujourd'hui, il faut s'interroger sur l'effectif. De quoi est-il composé ? Quels sont les joueurs sous contrat, y compris ceux qui ont été prêtés et vont revenir ? Aujourd'hui, je suis infoutu de savoir quel est l'effectif réel du FC Nantes. ça va pas être simple pour certains, il va falloir trouver preneur. Donc, je ne vois pas comment va se développer leur projet. Car c'est tellement confus, tellement ambigü, leur truc, que je ne vois pas comment ils vont s'en dépêtrer. Bon, on voit à peu près ceux qui vont trouver preneur.V. Halilhodzic : Ah bon ?P. Rio : Signorino, c'est à peu près certain qu'il va quitter le club. Faé aussi, Cetto, pas de souci, et puis quelques autres.V. Halilhodzic : Mais pourquoi laisser partir Signorino et Faé ? Ce ne sont pas d'aussi gros salaires que ceux qui ont été prêtés, d'après ce que je sais. Moi, je ne les laisserais pas partir. On a besoin de joueurs comme ça. Et c'est le club qui décide.On en revient au même problème. Qui va leur vendre un projet ? Les mêmes qui leur ont vendu le précédent, qui a échoué ?P. Rio : C'est le chat qui se mord la queue.Et les anciens, Da Rocha et Savinaud. Fallait-il les reconduire ?P. Rio : Je crois que ce serait prendre le risque de la saison de trop. Et puis, ils n'incarnent plus l'avenir. Professionnellement, on n'a pas le droit de faire signer des contrats par complaisance. Mais ça a déjà été fait. Quand ils ont fait signer Olivier Quint, qui était blessé au genou, c'était louable. Mais ce n'était pas professionnel.V. Halilhodzic : Ah là, c'est pas association caritative. C'est club. Mais je ne suis pas sûr qu'ils ont conscience de ce que doit être un effectif pour la Ligue 2. En tout cas, c'est au club de décider qui part et qui reste. Moi, je veux bien qu'on parle d'esclaves. Mais à 50 000 € ou 100 000 € par mois, je veux bien être esclave toute ma vie.Mais la difficulté, finalement, pour le FC Nantes, c'est cette urgence de la remontée immédiate, tout en voyant plus loin...M. Tronson : La vraie question, c'est : quel club on veut pour l'avenir ? Si on passe à côté, on va juste faire un coup. On va remonter. Mais les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il y a une autre question. Quelle image entre le club tel qu'il était il y a dix ans, et tel qu'il est aujourd'hui, correspond le mieux à ce qu'est le public nantais ? Car on a peu parlé du public nantais. Or, il y a une espèce d'appropriation par les supporters. Beaucoup sont venus dire : ce club ne vous appartient pas. Quel club veulent-ils ? Un club qui va faire 5 ou 6 coups sur le marché du moment en prenant un joueur qui ne joue pas à Ajax par ci, un caractériel par là ? En priant les Dieux du football pour qu'ils se transforment sous le climat de Nantes. Est-ce que c'est ça qui correspond aux attentes .P. Rio : Va falloir se bouger Michel !V. Halilhodzic : Mais tu as raison. La seule puissance positive en ce moment, c'est les supporters. 30 000, 35 000. Il faut en profiter, car c'est une force qui pousse le club à progresser, pour mettre une pression. Si Nantes perd ça, pendant des années il va être très bas. »Recueilli par Ch. DELACROIX et P-Y. ANSQUER.
Ouest-France