Édition du mardi 22 mai 2007
« Roussillon et Gripond ont fini le travail »
Premier volet du débat organisé par Ouest-France, avec Patrice Rio, Vahid Halilhodzic, Daniel Augereau et Michel Tronson.
Samedi matin, 9h30. À quelques heures de Nantes - Toulouse, dernier match de Ligue 1 à la Beaujoire, la rédaction d'Ouest-France accueille quatre grands témoins de la vie, et de la « petite mort » de la maison jaune, aujourd'hui promise à la L2 après 44 années consécutives parmi l'élite. Rudi Roussillon, le président du FCNA, bien que convié à se joindre à ce cercle des initiés, a décliné, au motif qu'il n'a actuellement « pas (ma) liberté de parole ». Patrice Rio, ancien joueur, aujourd'hui Directeur régional d'une société de hayons élévateurs de camions, Vahid Halilhodzic, ancien attaquant en quête d'un nouveau défi à relever comme entraîneur, Daniel Augereau, PDG de Synergie, principal sponsor des Canaris, et Michel Tronson, président de la Ligue Atlantique de football et père de l'INES à la Jonelière, eux, ont cette chance de pouvoir dire ce qu'ils pensent. Avec toujours beaucoup de respect pour les personnes, ils nous ont donc livré leur analyse que vous retrouverez tout au long de cette semaine dans nos colonnes. Premier thème abordé : comment le FC Nantes en est-il arrivé là ?Le FC Nantes, c'est désormais une certitude, évoluera en L2 l'an prochain. Peut-on parler de surprise ?Michel Tronson : Non. J'ai coutume de dire qu'on est phase terminale d'un cancer qui nous ronge depuis de longues années. Pour plein de raisons. La première tient au sport de haut niveau qui veut que le plus difficile n'est pas d'accéder au plus haut niveau, mais de s'y maintenir. Pour rester là-haut, faut être en permanence en alerte. En permanence en train, d'inventer plutôt que de se regarder et s'autoféliciter. Mais on a tendance à se focaliser sur le dernier épisode. Pourtant, il y a des vibrations depuis un moment. Elles se sont simplement accélérées cette année.Vous êtes d'accord avec Michel ?Patrice Rio : Bien évidemment. Sur les trois dernières saisons, il en est déjà une où on s'était sauvé par miracle (2005). Donc, ça se sentait, évidemment. Pour moi, le virage, c'est l'éviction de Raynald Denoueix (décembre 2001). Là, le club a basculé. Car c'est un garçon dont on connaît les capacités, et qui avait la culture FC Nantes. Après lui, les dirigeants ont voulu mettre d'anciens joueurs dont ils pensaient qu'ils avaient la culture club, et c'était le cas, mais qui n'ont pas su transmettre, enseigner, faire passer un message. Ensuite, on peut dire beaucoup de choses sur des personnes qui sont arrivées en ne connaissant pas l'histoire du club et ont commencé à négliger, voire plus, le centre de formation au profit d'achats extérieurs, de joueurs extrêmement moyens qui n'ont jamais rien amené.Daniel Augereau : À mon sens, les problèmes ont commencé quand le club a été cédé à des gens dont les intérêts n'étaient pas que des intérêts sportifs, mais des intérêts financiers et peut-être même politiques. Ça a donc commencé en juin 2000 avec, non pas un achat de la Socpresse mais une vente à la Socpresse, avec des intentions précises de la part du maire de Nantes. Se débarrasser du FC Nantes et viser quelques contreparties vraisemblablement. Alors, d'un côté, il y avait ceux qui étaient intéressés par Nantes 7 (la télévision locale), notamment, et de l'autre, la ville qui souhaitait peut-être avoir des retours intéressants au niveau de la presse. À partir de là, on met en place, quelqu'un qui n'a aucune notion de ce que cela peut être, de prendre ce poste, dans une entreprise pareille. Jean-Luc Gripond arrivait de sa fonction de directeur financier (secrétaire général en fait, NDLR) de Prost-Grand-Prix. Il avait surtout des comptes financiers à rendre.Il ne s'est pas cantonné à ce rôle...D. A. : je poursuis. Et là, on voit un management qui pose un certain nombre de problèmes. On voit que petit à petit, on retire un certain pouvoir aux techniciens et on « déculturalise » le club. On vient atteindre tout ce qui avait fait la force du club, c'est-à-dire le centre de formation, et on commence à vendre les valeurs sûres, pour équilibrer les comptes. Alors, je ne conteste pas que ce soit très difficile. Mais quand on arrive en 6 ans, à avoir recruté 23 joueurs, fait valser 6 entraîneurs, comment voulez-vous qu'une culture d'entreprise puisse se perpétuer ? Moi qui suis chef d'entreprise, si je changeais comme ça mes collaborateurs, il est évident que je ne pourrai pas atteindre les objectifs. Après arrive Dassault. Le club lui tombe dans les bras sans qu'il s'y attende car il veut simplement acheter sa petite danseuse, Le Figaro. Il ne veut pas des quotidiens locaux et bien entendu, pas du foot. Alors, il met quelqu'un (Rudi Roussillon) à qui cela fait peut-être plaisir, qui est peut-être très compétent dans son domaine, mais n'a pas pris non plus la mesure de l'état dans lequel était le club à ce moment-là, sous la direction de Jean-Luc Gripond.Qu'en pensez-vous Vahid ?Vahid Halilhodzic : La première priorité, ce devrait être la compétence à tous les niveaux. Après, il y a cette bataille de pouvoirs pour s'approcher de l'équipe première. Aujourd'hui, celui qui prend les 13 ans, il veut tout de suite prendre les pros. Les relations humaines sont devenues catastrophiques. Il y a quelques années, j'ai rencontré les dirigeants qui m'ont dit, on gère le FC Nantes comme une société normale. J'ai dit non ! Être dans un bureau et diriger un club c'est complètement différent. À Nantes, le secteur administratif a pris le pas sur le secteur sportif. D'autre part, on a laissé de côté la formation qui était l'une des meilleures d'Europe. Tout en continuant à donner le change. À un moment, un ami m'a dit, Nantes a fait signer pro deux ou trois joueurs, mais ils ne sont pas bons. Pourquoi les faire signer alors ? Pour valoriser... Catastrophe ! Le FC Nantes n'est pas une association caritative !L'an dernier, vous avez été reçu par les dirigeants nantais et déjà, vous aviez pointé le danger du doigt...V. H. : Je leur ai dit qu'à Nantes, car je l'avais vécu, il était très difficile de s'intégrer la première année. Alors, faire venir 5 ou 6 joueurs et viser la Coupe d'Europe, j'ai dit : je ne suis pas d'accord du tout. Ils ont recruté sans l'avis des techniciens. Après, est-ce que ceux-ci étaient bons, je n'en sais rien et je ne veux pas entrer là-dedans. Mais si tu n'as pas de pouvoir pour diriger l'équipe, même Capello, même Lippi...P. R. : Vu de l'extérieur, après le départ de Raynald, il y a une ingérence extrêmement forte des dirigeants sur le technique. Et là, je pense que les techniciens n'avaient suffisamment de personnalité pour s'affirmer. En un mot, ils se sont fait bouffer par les dirigeants. Pour moi, c'est ça l'essentiel. Avant, Nantes était une famille. Aujourd'hui, ce sont des pions. L'esprit n'y est plus.Michel, vous qui avez oeuvré à faire du FC Nantes un modèle d'excellence en matière de formation, que pensez-vous de ce qu'a dit Vahid sur ces jeunes passé pro pour donner le change ?M. T. : En 2001, on m'a demandé de prendre la porte, alors que j'avais tiré beaucoup de sonnettes d'alarme, donc je suis tranquille pour le dire. C'est vrai que, ce qu'on a connu, on en a la nostalgie. On a vécu une formidable aventure, sur un concept formidable, mais on n'a pas su, aux bons moments, le faire évoluer. On a parfois été excessivement conservateurs, j'allais dire consanguins. On s'est choisi entre soi, en n'ouvrant pas suffisamment la famille. On s'est peut-être un peu trop regardé le nombril. Car on s'enrichit par l'extérieur. N'est-ce pas Vahid. Et rappelez-vous Enzo Trosero avant lequel on ne voulait jamais jouer long à Nantes. En somme, ce que je veux dire, c'est que si José Arribas arrivait aujourd'hui, il n'entraînerait pas de la même façon. Donc, ce n'est pas si simple. Et donc, ce n'est pas MM. Roussillon et Gripond qui ont tout cassé. Ils ont fini le travail... Alors, on parle du départ de Raynald. Mais déjà avant, il y avait eu quelques alertes qui montraient qu'il y avait un autre équilibre à trouver. Et si on n'avait pas eu la valse des entraîneurs, on avait eu la valse des présidents.P. R. : Mais quand tu dis, si José Arribas arrivait, il entraînerait différemment, je ne suis pas d'accord.V. H. : le football évolue. A Nantes plusieurs fois, qui a changé l'entraîneur ? Pas le président. Les joueurs. Et quand les joueurs changent, ça veut dire que le club est faible. Le président est faible. Ce qui a amené à cette situation, c'est qu'il n'y avait pas non plus une organisation claire et nette.M. T : quand on veut de la très haute performance, il faut de la très haute compétence à tous les niveaux. Plutôt que la cooptation. Il ne faut pas laisser les gens choisir toujours plus petit que soi, car on finit par créer un royaume de nains. Le critère, c'est la compétence. L'homme peut être gênant, dérangeant, mais si on sort de ce critère, et on en est sorti, on fait fausse route.D. A. : moi, je suis un autodidacte. Si je n'avais pas su m'entourer de gens beaucoup plus compétents que moi, dans des domaines précis, je n'aurais pas construit un groupe de 1800 personnes qui fait 1,2 milliard d'€ de chiffre d'affaires. J'ai toujours pris des gens plus intelligents que moi, dans leurs domaines. Sans imaginer un jour qu'ils allaient prendre ma place.V. H. : mais moi, je le sentais que Nantes allait descendre. Et ce n'est pas un problème d'effectif. Car quand même, quand tu vas à Valenciennes ou à Lorient, tu n'as pas grand-chose à leur envier sur ce plan...P. R. : Oui, enfin, on n'a pas arrêté de dire ça et eux, ils se maintiennent.V. H. : ce que je veux dire, c'est que lorsque les relations dans le club se sont dégradées à ce point, qu'un virus est entré dans le groupe, ça pète en une semaine. Pendant des mois ou des années tu as construit, et ça explose. Et pour récupérer tout ça... Impossible. Pour sauver le club, il faut alors prendre des mesures radicales.P. R. : oui, mais il faut une ligne de conduite à laquelle les gens adhèrent. ça n'a jamais été le cas à Nantes. Quand un joueur fait une faute professionnelle et son président le couvre, alors que tout le monde reconnaît qu'il aurait dû être sanctionné, je dis que c'est grave pour le fonctionnement du club.D. A. : il n'y a pas que ça. Quand Mickaël fait sa fameuse Panenka en finale de la Coupe de la Ligue 2004, il n'y a pas de sanction non plus. Quand il mène la fronde pour dégager l'entraîneur qui ne lui convient pas, mais où va-t-on ? Ça veut dire que derrière, il y a des faiblesses. Y a pas de patron. Il a perdu toute autorité, tout pouvoir. Et je dis toujours que quand il n'y a pas de chef, il n'y a que des chefs. Réponse de Jean-Luc Gripond : oui mais si je le sanctionne, vous vous rendez compte, c'est aussi une valeur financière Landreau.Cela dit, Landreau est finalement parti pour 0 €...P. R. : oui, c'est vrai en plus. Là-dessus aussi, il y aurait à dire.M. T. : de toute façon, on a perdu le sens du projet commun. Le sport de haut niveau, et l'aventure collective de l'entreprise, ça fait deux raisons de fragilité. Mais quand on n'a plus le sens du foot, commencent les revendications de territoires, de pouvoirs, de titres de salaires... C'est ce qu'on appelle, dans les organisations, la phase de mort.Propos recueillis par Pierre-Yves ANSQUER et Christophe DELACROIX.
Ouest-France