Football : « Remettre de l'argent dans le centre »
La formation à la nantaise a permis à des joueurs d'aller au summum de leurs possibilités selon Daniel Augereau. Pour Michel Tronson, il ne faut pas hésiter à mettre en oeuvre des moyens financiers pour attirer les meilleurs jeunes.
FC Nantes. Quatrième volet du débat organisé par Ouest-France, avec Patrice Rio, Vahid Halhilodzic, Daniel Augereau et Michel Tronson.
Samedi matin, 9h30. A quelques heures de Nantes - Toulouse, dernier match de Ligue 1 à la Beaujoire, la rédaction d'Ouest-France accueille quatre grands témoins de la vie, et de la « petite mort » de la maison jaune, aujourd'hui promise à la L2 après 44 années consécutives parmi l'élite. Rudi Roussillon, le président du FCNA, bien que convié à se joindre à ce cercle des initiés, a décliné, au motif qu'il n'a pas actuellement « (ma) liberté de parole ». Patrice Rio, ancien joueur, aujourd'hui Directeur régional d'une société de hayons élévateurs de camions, Vahid Halhilodzic, ancien attaquant en quête d'un nouveau défi à relever comme entraîneur, Daniel Augereau, PDG de Synergie, principal sponsor des Canaris, et Michel Tronson, président de la Ligue Atlantique de football et père de l'INES à la Jonelière, eux, ont cette chance de pouvoir dire ce qu'ils pensent. Avec toujours beaucoup de respect pour les personnes, ils nous ont donc livré leur analyse que vous retrouverez tout au long de cette semaine dans nos colonnes. Quatrième thème abordé : le modèle du club formateur est-il encore d'actualité.Le principe qui a régi le FC Nantes pendant des années (je forme, je garde deux ou trois ans en équipe première puis je vends) est-il encore viable ·Michel Tronson : première question, existe t-il encore à Nantes ? Deuxième, peut-il encore exister ? Personnellement, je crois qu'il y a la place pour différents modèles dans le football professionnel moderne. Moi, j'ai vécu ce modèle comme aventure humaine. Et à ce titre, je continuerai à défendre ce système-là. Car l'intérêt, à mon sens, n'est pas tant de former des joueurs qu'on va vendre plus cher que ce qu'ils ont coûté. C'est davantage d'assurer une pérennité.Qu'ils me pardonnent, mais j'étais de ceux à penser, l'été dernier, que Da Roch'ou Nico Savinaud pouvaient faire la saison de trop. Aujourd'hui, force est de constater que si on n'avait eu que des éléments attachés à ce club comme ils l'ont été, peut-être, aurions-nous eu un autre parcours. La formation, c'est aussi une manière de construire une culture commune. Qui permet d'aller plus loin.On a parfois critiqué la formation du FC Nantes en disant, les gens qui en sortent ne s'imposent pas ailleurs. Mais il y a une autre lecture. Peut-être que le FC Nantes a permis à ces gens-là d'aller au summum de leurs possibilités grâce à un contexte porteur. Et quand on les prive de ce contexte porteur, ils ont plus de difficultés à s'imposer. Abandonner la formation serait abandonner un fil conducteur permettant de cultiver un langage commun, à même, y compris dans les moments difficiles, de disposer d'un socle.« De la pension mimosa, on est passé à la Tour de Babel. »Michel TronsonPatrice Rio : il faut néanmoins rappeler que Nantes est venu, un peu contraint et forcé, à faire de la formation. Car dans les années 70, on n'avait pas les moyens financiers pour s'acheter des joueurs à l'extérieur. Nantes s'est donc embarqué dans la formation. Bien lui en a pris puisqu'il s'est montré particulièrement performant en décrochant des titres grâce à cela. On constate depuis quelques saisons qu'on s'est un peu écarté de cette manière de faire. On s'est mis à acheter des joueurs à l'extérieur. Tous horizons, toutes cultures.Daniel Augereau : toutes langues également, avec les incompréhensions que cela suppose.P. R. : cela ne cadrait plus du tout avec la philosophie du club. Avec ce qui était enseigné. Car comment réussir à créer une cohésion, un amalgame quand on n'est pas déjà capable de se comprendre par la langue ? Ça paraît compliqué. Je crois donc qu'on commence à payer chèrement d'avoir délaissé la formation. D'autant qu'on a pris du retard, même si on sort encore des joueurs. Cette année, on a vu des garçons comme Payet, Ca, Vainqueur, Das Neves.M. T. : on a perdu l'enthousiasme aussi de ce côté-là. Et ça tient à quoi, encore une fois, au management général.P. R. : à la direction donc.M. T. : donner du sens à son action. De la pension mimosa, on est passé à la Tour de Babel. Il y a un choc culturel là. Un choc thermique même !« La formation, c'est aussi ce qui entretient le rêve dans une région. »Daniel AugereauTout le monde s'étant mis à faire de la formation, Nantes a également perdu son avantage concurrentiel...M. T. : j'ai scandalisé quand j'ai dit que j'étais contre l'obligation de se lancer dans la formation. Parce qu'on a vocation à faire si on a volonté. L'obligation pour les clubs pros était peut-être nécessaire à un moment de l'histoire du football, mais aujourd'hui, elle doit être assouplie. Paris ou Marseille n'ont peut-être pas la même nécessité de faire de la formation par rapport à Sedan ou Sochaux. Mais je rappellerais tout de même, car on les voit à travers les tournois jeunes, que tous les grands clubs, de l'Ajax à Madrid en passant par l'Inter ou le Bayern, font de la formation. Parce qu'il y a besoin d'avoir ce socle, cette philosophie.D. A. : la formation, c'est aussi ce qui entretient le rêve dans une région. Alors, évidemment, il y a peu d'élus. Mais si un club est uniquement composé de joueurs achetés à l'extérieur, c'est bien, mais vous ne faîtes pas forcément rêver les jeunes. Vous ne remplissez pas un rôle éducatif, social et culturel. C'est autre chose, c'est de l'image.M. T. : À Nantes on avait développé un concept assez original. La formation à trois piliers : le sportif, l'intellectuel et l'humain. Pour accéder à la haute performance il faut cultiver toutes ses potentialités. Il y a des gens qui ne sont pas devenus des joueurs pros, mais qui ont quand même réussi leur vie grâce au FC Nantes.P. R. : mais la vocation de Nantes n'était pas de faire de la formation pour vendre les joueurs qui commençaient à être performants. La vocation c'était de former des joueurs pour le club, pour l'équipe. Après, le marché est venu supplanter le système.M. T. : Souvenons-nous de Didier Deschamps. Selon Max Bouyer, il était destiné à devenir le capitaine nantais qui recevrait la Coupe d'Europe. Et à 20 ans, il est parti la recevoir ailleurs. Pour des raisons économiques. Mais à la base, il devait être le successeur d'Henri Michel.Aujourd'hui, la question cruciale c'est : faut-il mettre de l'argent y compris sur les signatures de jeunes joueurs ·P. R. : on se rend compte qu'avec des achats à tout va, on va au fiasco. Faut abandonner cette formule pour revenir à la formation. Et donc remettre de l'argent dans le centre.M. T. : la question c'est : est-ce moral de donner de l'argent à une jeune ? Je dirais que c'est un faux problème. On est sur un marché concurrentiel. Si on a le meilleur produit de formation à vendre, le problème ne se pose pas. Quand Nantes était au sommet, il suffisait d'apparaître dans un rassemblement avec un vêtement du club pour qu'on vienne nous voir et nous dire : mon fils c'est le gamin là-bas, regardez. Car à Nantes on savait qu'il y avait une formation complète et une chance donnée aux jeunes dans l'équipe pro. À partir du moment où on n'est plus le meilleur, on se retrouve en concurrence. S'il y a vraiment des joueurs paraissant très prometteurs, il y a des moyens à mettre en oeuvre, qui ne sont pas toujours les mêmes selon le profil de la famille.Vahid Halhilodzic : aujourd'hui, même à 13 ans il faut payer. Ils ont déjà un agent. Maintenant, tu peux payer, après, ça reste le travail sur le terrain. Combien y-a-t-il d'entraîneurs compétents pour travailler avec cet argent ? Je ne connais pas les gens en place actuellement, mais c'est une question importante également. Sont-ils capables de faire progresser les joueurs à chaque étape de leur vie de footballeur, quelle est leur méthode ? Il faut s'interroger sur tout ça.« Les relations humaines se sont tellement dégradées. »Vahid HalilhodzicLa formation, cela commence aussi par la qualité du recruteur et de son réseau...P. R. : eh oui. Mais le travail de celui-là est aussi facilité quand l'équipe première est brillante.M. T. : oui, mais il ne faut pas voir les recruteurs comme des chercheurs de pépites. Dans le cadre fédéral, il y a déjà beaucoup de bons éléments. Après, c'est une manière de regarder. Ne pas tomber dans le brillant du moment. Avoir du feeling, de l'expérience aussi.C'est le profil de Patrick Rampillon à Rennes...M. T. : mais il a galéré aussi Patrick.V. H. : à Nantes, chacun, après avoir passé un an dans un poste, veut aller plus haut. Ça, ça a créé un certain malaise aussi, dans le centre. J'ai entendu certaines choses, pas dégueulasses non, minables. Ça aussi ça a contribué à tuer l'âme de Nantes. Les relations humaines se sont tellement dégradées que, pour réparer tout ça... Il va falloir ramer pendant des années.M. T. : on est dans le domaine de la culture maison, c'est-à-dire des pratiques. On ne peut pas résoudre ça en disant : bon les gars, on s'organise un petit pot, on fait un pique-nique, on tue le mouton et on prend des bonnes décisions. Ça, c'est du rêve !Ch. Delacroix et P-Y. Ansquer.
Ouest-France