Georges Clemenceau et son lycée « moisi »
Le monument à la mémoire des anciens élèves et des enseignants morts lors de la première guerre mondiale. À droite, Georges Clemenceau.
Le 27 mai 1922, Georges Clemenceau, l'ancien président du Conseil, vient inaugurer le monument aux Morts du lycée Clemenceau, où il obtint son bac en 1858.
Retrouvez ici notre dossier spécial sur le bicentenaire du lycée Clemenceau
J'ai passé par ce vieux lycée moisi ». C'est ainsi que Georges Clemenceau, alors âgé de 81 ans, s'exprime le 27 mai 1922 à Nantes, dans les locaux même de ce lycée qui a pris son nom. Le journal L'Illustration relate l'intégralité de son discours tourné vers le bien fondé de l'école.
À ses morts de la Grande Guerre, le lycée Clemenceau a érigé un monument, un bas-relief de bronze, qui représente la France, entouré d'enseignants et d'élèves. Sculpté par Simon Foucault, ancien élève du lycée et prix de Rome, la direction de l'établissement a convié le plus illustre de ses anciens, Georges Clemenceau (1841-1929), afin de l'inaugurer. Ce « prodigieux vieillard », comme le qualifie l'un des reporters de L'Illustration n'a pas hésité à venir, lui qui a auparavant effectué un long voyage en Inde.
Bachelier en 1858
« J'ai eu la fierté de lire mon nom sur la façade de mon lycée », dit alors Georges Clemenceau dans un discours imprégné de philosophie. « J'étais petit, moi aussi, au siècle dernier. J'étais très content quand j'ai quitté le lycée. On ne m'avait pas rendu bien malheureux pourtant et j'ai reconnu, plus tard, que tous les petits ennuis que j'y avais rencontrés n'étaient dus qu'à moi-même. Je n'avais pas quitté cette vieille maison moisie, dans laquelle les professeurs étaient beaucoup plus rébarbatifs et moins accueillants que ceux d'aujourd'hui, que je suis entré dans la vie. Je vous demande de regarder vos professeurs comme des papas, des grands frères, comme des gens qui ne peuvent avoir pour vous que de bons sentiments. Je ne sais pas si vous les aimez aujourd'hui mais vous les aimerez plus tard ». L'ancien bachelier (il eut son diplôme en 1858) souligne qu'il retourna de lui-même « aux vieilles étagères où il y avait de vieux livres du lycée. Je les ai repris et les ai relus et alors ma pensée s'est retournée vers ces bons professeurs. ».
Le Tigre
Journaliste, docteur en médecine, enseignant de français et d'équitation, il entreprend une carrière politique à partir de 1869. Député de Paris en 1876, il s'impose comme le chef incontesté des républicains radicaux et de l'opposition d'extrême gauche. Son surnom deTigrelui vient pour sa férocité au combat et sa réputation de « tombeur » de ministères. Après plusieurs échecs politique, il collabore au journal L'Aurore (1898) aux côtés de Zola dans l'affaire Dreyfus, fonde son journal Le Bloc (1901 à 1902) puis se relance comme sénateur dans le Var. Ministre de l'Intérieur en 1906, il accède à la présidence du conseil la même année et démissionne trois ans plus tard. De nouveau à la tête du gouvernement lors de la Première Guerre mondiale, il mâte toute tentative de mutinerie ou de grève dans les usines et pourchasse les pacifistes. Le Tigre sera aussi surnommé Père la victoireen 1918. Il échappe à un attentat en 1919 et en gardera à vie une balle dans l'omoplate. Jusqu'en 1920, il conserve son poste de président du conseil avant de se consacrer à l'écriture et aux voyages, dont l'un dans son ancien lycée de Nantes.
« Humilié durant 50 ans »
« Nous sommes la France où Louis XIV, après d'étonnantes conquêtes, a fini dans la défaite, la France où Napoléon a fini par Waterloo, la France où, un jour, après une nouvelle défaite, nous avons perdu l'Alsace et les Lorrains », dira-t-il encore au fil de son discours fleuve devant le corps enseignant et les élèves en ce 27 mai 1922. « Les morts parlent, ils parlent très haut et nous disaient leurs magnifiques espoirs. Moi qui vous parle, j'ai vécu, de 1871 à 1914, cinquante ans d'humiliation et de douleurs. Je croyais bien mourir sans jamais rentrer à Metz et à Strasbourg mais les destinées en en voulu autrement. Nous avons été attaqués et je vais vous faire ma confession, je ne croyais pas à la victoire finale ».
Au cours de cette cérémonie, des fleurs seront déposées devant le monument tandis qu'un saint-cyrien, ancien élève du lycée, lira les noms de ses 270 camarades tués à la guerre.
Stéphane Pajot
Presse-Océan