La Brière a dit adieu à ses grenouilles
Les roselières sont, historiquement, un élément indissociable des marais de Brière. Mais un milieu naturel n'est riche que de sa diversité.
La roselière s'étend, les prairies inondables régressent. Résultat : la Brière voit disparaître ses couleuvres, ses tritons et ses grenouilles.
« On ne voit plus nager une seule couleuvre en Brière et le silence des grenouilles vertes y est étourdissant, raconte le naturaliste Didier Montfort, membre de la société herpétologique de France (SHF). Le phénomène semble lié à l'extension des roselières et des saulaies au détriment des prairies inondables et des « piardes », ces chenaux à végétation aquatique dense. »Dès les années 1970, Yves Maillard, écozoologue à la faculté des sciences de Rennes, Jacqueline Baudouin-Bodin, du Muséum d'histoire naturelle de Nantes et le professeur Pierre Dupont, de la faculté des sciences de Nantes, avaient tiré la sonnette d'alarme. Ils pointaient du doigt l'envahissement du marais par les roseaux et une gestion hydraulique inadaptée aux exigences biologiques de la faune locale.Didier Montfort égrène un inventaire déprimant : « La couleuvre à collier était le reptile le plus abondant jusque dans les années 1980. Aujourd'hui, elle est devenue hyperoccasionnelle. La dernière donnée de couleuvre vipérine date de 1994. Le lézard vivipare, découvert en Brière en 1860, n'y a plus été observé depuis 1995. »Tout en assurant l'ambiance sonore des marais, les grenouilles vertes ont longtemps assuré un revenu aux Briérons. « La ressource semblait si inépuisable que, dans les années 1950, les pêcheurs de Grandlieu venaient s'y fournir pour réapprovisionner leur lac. » Victime de la surpêche - même en période de reproduction - et de la modification du milieu, la grenouille de Brière est quasiment éteinte. Et, avec elle, la rarissime « grenouille bleue », une variation chromatique qui n'existait nulle part ailleurs. Toute la chaîne alimentaire du marais est rompue : les oeufs, les têtards et les grenouilles adultes constituaient le menu de base de dizaines d'espèces d'insectes, de poissons, de reptiles, d'oiseaux, de mammifères.Les écrevisses en primeLa situation des « petits sourds » n'est guère plus florissante : le triton palmé a disparu vers 1990, le triton ponctué est porté manquant depuis 1995. Le pélodyte ponctué - un petit crapaud - semble confronté, lui aussi, à un avenir bien sombre. Sa métamorphose s'opère au moment où les prairies inondables s'assèchent prématurément. Il gagne alors les zones plus humides où l'attend l'insatiable et envahissante écrevisse de Louisiane. La rainette verte arboricole a profité, dans un premier temps, de l'expansion de la roselière et de la saulaie. Mais elle est condamnée à pondre dans l'eau... où les écrevisses se régalent de ses oeufs.« Les espèces invasives ne sont pas la cause première de la disparition des grenouilles et des couleuvres, observe Didier Montfort. Elles ont, en revanche, trouvé les conditions idéales à leur prolifération. Ça n'a fait qu'aggraver un déclin entamé bien avant leur arrivée. »Pessimiste, l'herpétologue Thierry Frétey met la dernière main, avec son confrère Bernard Le Garff, à une étude commandée par le Parc régional. « Avec les écrevisses, la Brière est devenue un no man's land pour les batraciens. Pour eux, il est déjà trop tard, estime-t-il. Seules les populations des mares périphériques peuvent encore être sauvées. »À condition que les pesticides d'origine agricole ne les empoisonnent pas. Et que le niveau d'eau empêche les poissons prédateurs et les écrevisses d'envahir ces ultimes oasis.André FOUQUET.
Ouest-France