Édition du lundi 21 mai 2007
Récit d'une soirée peu ordinaire...
À Bordeaux il y a 12 jours, la nuit avait été noire. Lourde. Eternelle pour son épilogue, enfonçant le FC Nantes en Ligue 2. Sanctionnant sur le plan mathématique, le seul sur lequel Michel Der Zakarian batissait ses espoirs, une relégation annoncée. Samedi soir, elle a été lumineuse. Car inédite. Marquée du sceau d'une certaine folie, d'un certain romantisme aussi, engendrant cette succession d'événements qui ont ancré cette soirée funeste, mais pas pathétique, débridée et surréaliste, mais pas malsaine ni pernicieuse dans l'histoire du club. Car ce que l'on a vu marquera les mémoires. Il y a d'abord toutes ces banderoles déroulées au fil de minutes véhiculant, pour les unes des messages acerbes et perfides, pour les autres des traits d'humour non dénués d'un certain esprit. « Faites comme Barthez, barrez-vous » qui fustige les dirigeants, « le FCN c'est nous, la Ligue 2, c'est vous », « nous ça fait 6 ans qu'on ne dort plus », référence aux nuits difficiles que connaît Rudi Roussillon, « il a fière allure ton Manchester français... » Toutes sont en tout cas saluées par l'ensemble du stade. Le match devient anecdotique tant les yeux sont rivés vers la tribune Loire, où les supporters, qui ont oeuvré toute la semaine pour confectionner les banderoles, mais aussi pour distribuer des tracts et coller des affiches en ville, enchaînent leurs revendications écrites. Et puis vient cette étincelle qui transforme une tribune incandescente en un brasier. Si l'envahissement de terrain n'avait pas été organisé - « il avait évoqué lors des réunions préparatoires de sécurité », dit Luc Delatour, directeur des compétitions au FCNA, « il a été spontané et en aucun cas préparé, corrobore Romuald, le leader de la Brigade Loire. Depuis Rennes et Le Mans, cette éventualité devenait plausible, mais sans que l'on ait décidé de son organisation » - l'image est saisissante. Les stadiers qui avaient reçu une consigne claire - « discrétion plus que provocation » - laissent la tribune Loire se vider en quelques secondes. Le dispositif de sécurité choisi par le club, des forces de l'ordre en protection de la zone de compétition plutôt que devant la tribune dépourvue de grillages, n'a pas à gérer une crise ni un tsunami humain incontrôlable. Juste à maîtriser une foule qui clôture, par cette manifestation inouïe et détonante, une journée qui aura mis en lumière la cohérence et l'intelligence de son action. « Le mot d'ordre avait été écrit, continue le responsable de la BL. C'était une action pacifique, non violente. Un incident décridibiliserait toute notre semaine. L'objectif, c'était de faire passer nos idées. » Mais ce n'est pas fini. Alors que la foule commence à regagner la tribune, comme il en a toujours été question et quand bien même le speaker lance un inexplicable et totalement déplacé appel au calme, Frédéric Da Rocha et Nicolas Savinaud, décrétés héraults de l'épopée nantaise, restent sur la pelouse. Entouré par des supporters en liesse, ce-dernier rentre aux vestiaires en applaudissant un public qui vit là un moment d'histoire. L'instant est symbolique. Au-delà de l'indéniable courage du joueur, dont le geste peut être interprété comme une caution à cette rebellion haute en couleur d'un public à bout, c'est la preuve flagrante d'une fracture béante entre les dirigeants et le reste du monde. On pensait avoir tout vu, mais non... Le spectacle continue. Informé du fait que le match ne reprendra pas, le public est invité, dans un décalage à faire pâlir d'envie un Anglais dont l'esprit fait pourtant autorité dans ce domaine, à saluer une dernière fois les joueurs... d'une équipe a fait plonger le club en Ligue 2. Comble de l'ubuesque soirée déjà pittoresque, la sono crache l'hymne à la Beaujoire. On croit rêver... On a cru rêver en somme. Non, ce fut bel et bien l'inévitable décrépitude d'un club qui se voyait là emportée par la foule. Raphaël BONAMY.
Ouest-France