Édition du mardi 06 février 2007
Un lieu de mémoires vives sans tabous
Collaboration, traite négrière, passé breton : Comment aborder les thèmes les plus sensibles dans un musée ? Didier Guivarc'h, membre du comité scientifique, répond.
Comment avez-vous abordé l'histoire de la traite négrière, longtemps occultée à Nantes ?Nous l'avons inscrite dans l'histoire globale de la ville, pour ne pas en faire un objet de déploration et de repentance. Pour la traite légale, nous avons évité toute dramaturgie, préférant une approche par les documents. On voit ainsi qu'il s'agit d'un commerce encadré par les autorités politiques et religieuses. La traite illégale de la période 1815-1830 est celle qui n'est pas assumée. Personne ne peut ignorer l'infâme trafic, mais il continue. L'occultation longue apparaît en creux, avec la statue brisée par les opposants au mémorial.Et la Résistance ?Nous présentons des interviews de résistants. En particulier (et c'est ce qui posera sans doute question), celle de Gilbert Brustlein, l'un des trois communistes qui, le 20 octobre 1941, a tué le lieutenant-colonel Karl Hotz. Nous en faisons clairement un résistant, alors qu'il a longtemps été considéré comme le responsable de la mort des 48 otages tués en représailles. Les responsables sont les autorités d'occupation.Une autre mémoire controversée, celle de la Bretagne. Comment avez-vous réussi à éviter le folklore ?Simplement en ne présentant qu'une seule coiffe bretonne au lieu des centaines du « musée-entrepôt » des années 1930 ! Nous avons refusé la « mémoire officielle bretonne », en traitant objectivement le rapport ambivalent de Nantes et de la Bretagne. Les prolétaires bretons de Chantenay étaient astreints aux emplois les plus durs. Et ces bretonnants étaient considérés comme étrangers.Et la mythique Anne de Bretagne ?Nous la démythifions. A-t-elle rattaché la Bretagne à la France ou, au contraire, a-t-elle résisté ? Deux mémoires se construisent en parallèle autour d'elle : la mémoire royale française et la mémoire bretonne. L'une comme l'autre ne sont que des mythes, et le musée les montre comme tels.Peut-on vraiment faire de l'histoire du présent ?Il n'y a guère de travaux scientifiques sur l'époque ultra-contemporaine. Comment faire un musée du débat en cours ? On risque de faire une histoire qui justifie le présent. Personnellement, j'aurais bien vu une salle avec des tableaux noirs où chacun aurait donné son avis !
Ouest-France