« Les nefs, un Passage Pommeraye industriel »
Alexandre Chemetoff devant les nefs qu'il a transformées : « Quai Mitterrand, j'ai résisté à une architecture qui s'affronte au Palais de justice de Jean Nouvel ».
Quai Mitterrand, site des chantiers, de l'ex Tripode... L'urbaniste Alexandre Chemetoff explique son aménagement de l'Île de Nantes. Interview.
Alexandre Chemetoff, architecte et urbaniste, est, avec la Samoa, chargé du vaste projet d'aménagement de l'Île de Nantes porté par Nantes-Métropole.Le site des chantiers et le quai des Antilles sont pris d'assaut. Le pari est gagné ?La vie prend. Dans les chantiers, on entrait autrefois dans un lieu privé, interdit au public. De ce côté-là, c'était l'usine. Les nefs, maintenant, sont comme un Passage Pommeraye industriel. Nous les avons rendues au public. Ce bâtiment, cet endroit de forte mémoire, nous l'avons transformé, ouvert à de nouvelles pratiques. L'aménagement des nefs symbolise-t-il votre souci de préservation des traces de l'histoire urbaine ?Les nefs, c'est de la construction. Elles ne ressemblent plus à ce qu'elles étaient. Les préserver permet de faire un lien, de reconstituer une mémoire. La question qui m'importe est de savoir comment je prends les histoires de la ville pour les remettre en scène.L'histoire de Nantes est liée à la Loire. Chacun, désormais, (re) découvre le fleuve ?La Loire redevient un grand espace public. Avec la biennale Estuaire par exemple, il est le lien entre Nantes et Saint-Nazaire, entre le nord et le sud. La Loire est le grand boulevard de la Loire-Atlantique. Sur les marches du site des chantiers, les gens contemplent maintenant la ville, avec la Loire au centre.Ces traces que vous ne voulez pas effacer, ça n'est pas, parfois, un gadget ?Je ne sais si vous parlez de gadget par provocation ou conviction. Mais vous savez, les gens de Boulogne-Billancourt (dont l'Île Seguin abrita les usines Renault, NDLR), quand ils viennent ici, nous disent : « Vous avez la chance d'avoir conservé. Vous pouvez, en parcourant la ville, retrouver une part de son activité d'avant ». Aujourd'hui, nous redécouvrons des cales comblées. Le lancement du bateau, vous pouvez le revoir. L'Île de Nantes a beaucoup changé. Les choses sont allées somme toute très vite, non ?En France, on n'a nulle part autant transformé en si peu de temps. Et cela, sans faire du passé table rase. En transformant pour révéler. Regardez : du fait de l'aménagement des quais de Loire, les immeubles des années 70 du boulevard Blancho, à Beaulieu, sont transformés. Et vous serez surpris par le rapport qu'entretiendra bientôt le centre commercial Beaulieu avec son environnement proche.En somme, vous assumez tous les héritages urbains ?Les bâtiments transformés ne sont plus les mêmes bâtiments. Et je ne choisis pas entre bons et mauvais héritages. Je ne proclame pas la Saint-Barthélemy urbaine.Sur le quai Mitterrand, on cherche en vain un bâtiment qui s'affirme. Comme si vous ne vouliez pas faire d'ombre au Palais de justice de Jean Nouvel ?Il est normal que les bâtiments autour n'aient pas symboliquement la même importance que le Palais de justice. C'est pareil autour du théâtre Graslin. J'ai résisté à une architecture qui s'affronte. Je n'ai pas voulu tomber dans le piège d'une contre-monumentalité.Vous oserez un jour un bâtiment contemporain qui marque ce territoire ? Par exemple comme un contrepoint à la Tour Bretagne ?(Un temps) Peut-être.Que pensez-vous de la destruction du Tripode, qui était un fier signal, le seul, à l'entrée sud de Nantes ?Il est plus important, grâce au projet que nous avons (projet conçu par l'architecte Christian de Portzamparc, NDLR), de retrouver le contact avec la Loire, que d'avoir conservé le Tripode. À la place, nous aurons une série de bâtiments le long d'un canal. Nous mettrons le fleuve au centre d'un site fabuleux.Recueilli par Gaspard NORRITO.
Ouest-France