Édition du mardi 05 juin 2007
En haut de la fontaine, la nuit est royale
C'est une cabane de chantier. Fixée autour de la fontaine de la place Royale, à Nantes, elle cache une chambre d'hôtel luxueuse. Cette oeuvre d'art réalisée dans le cadre d'Estuaire se visite le jour. On peut aussi y dormir la nuit, pour 60 €. Nous avons testé.
Prendre la clef à la Taverne proche, signer un état des lieux, gravir les escaliers extérieurs de la cabane de chantier avec sa valisette, pousser la porte en PVC, passer le hall d'accueil et découvrir une somptueuse mais sobre chambre de 140 m2 avec, dans chaque coin, un canapé, un bureau, un lit lie-de-vin, une salle de bains et... en son centre, la fontaine. Ce témoin des luttes, des deuils et des joies de la ville depuis 1865 perce le plancher du cabanon de misère pour surgir au milieu de la pièce. Magistral et émouvant. Ne pas réaliser qu'on va dormir ici, au coeur de la place, sur la fontaine et toucher littéralement du doigt la statue de dame Nantes qui la surplombe. Se pincer dix fois en pensant qu'elle veillera sur notre sommeil comme elle veille sur la Loire, ses affluents et ses huit génies de marbre. Fou. Fou, ce projet est signé Tatzu Nishi, un jeune artiste japonais qui expose pour la première fois en France dans le cadre d'Estuaire, première Biennale d'art contemporain, de Nantes à Saint-Nazaire. Dans le contraste et la démesure, l'artiste cherche à provoquer la vue. Il avait ainsi bâti, au sommet de la cathédrale de Bâle, un salon autour d'un angelot que l'on retrouvait... sur une table basse. Ici, l'installation a provoqué la polémique. Elle cache - et pour certains gâche -, une place qui vient justement d'être rénovée, après des semaines de travaux. La controverse, Tatzu Nishi en a l'habitude. Depuis 1997, il rhabille les lieux pour mieux les dévoiler. Mais souvent, constate-t-il, la controverse s'arrête au seuil de ses installations qui se visitent le jour. Celle-ci, royale, se loue aussi pour la nuit. La brosse à dent est dans le verre et le verre dans la salle de bain. Le verre de rouge dans le salon. Faire comme à la maison. Pas si simple. Difficile d'apprivoiser le vaste espace et faire le chemin inverse du visiteur diurne : rendre privé et intime cet espace public. Regarder la rue par le coin d'un rideau. Puis oser ouvrir la fenêtre, croiser un regard, répondre à un discret salut de la main. Amadouer ce sentiment indécent de privilège royal d'inaugurer le lieu. Surtout, quand dehors, d'autres n'ont pas de quoi dormir. La lumière filtre sur la place. Toutes les voitures ralentissent. Tous les promeneurs passent au plus près. Arrive une moto qui pile sous la fenêtre. Veut nous rentrer dedans ? L'homme en noir retire son casque et lâche, plutôt sympathique : « Classe ! Dormir avec une statue du XIXe... ça doit changer de mon HLM ! » Appel sur le téléphone. Quelques amis ne résistent pas au plaisir de passer. On parle à voix basse. Quasi religieux. Tout aussi curieux, un serveur de la Taverne Kanter insiste pour amener la flammekuche commandée. Le plateau lui en tombe presque des mains : « Je ne m'attendais pas à ça. C'est énorme. Ça fait trois ans que je travaille en bas. Je n'avais jamais vu la fontaine d'aussi près. » Le temps passe, la pudeur aussi. Pas ce sentiment de bonheur indicible. À 2 h, faire en propriétaire d'un soir le tour de la fontaine pour la ' cent-énième' fois, effleurer le marbre. À 4 h, encore. Une nuit entière à se ficher des bruits qui passent les cloisons de tôle... et se faire réveiller, au petit matin, par les bruits de la ville, les balayeuses, les voitures, la terrasse du café voisin qu'on installe... Se pincer encore. Je n'ai pas rêvé : j'ai dormi dans une oeuvre d'art ! Se lever, se précipiter à la fenêtre, embrasser la ville depuis son balcon d'échafaudage en Juliette de chantier, se brosser les dents face à la rue Crébillon et ouvrir au serveur qui apporte le petit-déjeuner. Dehors, la valse des curieux a déjà repris au pied des fenêtres où se trouve un panneau d'explication. Interloqués ou tout sourires. Une dame adresse un complice « Bien dormi ? » Dormi comme jamais ! Sublime. La nuit a été calme aussi. C'était dimanche, dans une Nantes fatiguée après la fête de lancement d'Estuaire. Mais dès ce mardi, un gardien veillera sur les 90 nuitées d'ores et déjà louées durant les trois mois de festival. Essentiellement par des Nantais. Avec chacun sa motivation. Une jeune femme ne le sait pas encore, mais son prince prévoit de l'y demander en mariage.Véronique ESCOLANO. L'installation, intitulée « Hôtel Nantes » se visite jusqu'au 1er septembre dans le cadre d'Estuaire. Tous les jours, de 12 h à 19 h. Gratuit. Location pour la nuit complète.
Ouest-France